Le Castellet

En 2002 André Laurent, président d’honneur de Castellum, a sorti de sa léthargie un document que l’Histoire ne retiendra pas mais important pour l’histoire de notre village. Il s’agit du journal écrit en 1885 par Gabriel-Pierre Fabre, curé du Castellet. André Laurent a fait des recherches généalogiques et historiques sur la vie de Gabriel-Pierre Fabre pour rédiger la préface et a reproduit ce carnet. Un exemplaire est disponible à la bibliothèque. 

A la fin de cet ouvrage, André Laurent remercie ceux qui ont contribué à cette réalisation : « Merci à vous tous, à Paulette Armelin, épouse Roy, et à Jean-Pierre Armelin et à leurs enfants d’avoir répondu avec la plus grande générosité à la sollicitation de Lucien Grouiller qui a persuadé ses amis du plus grand intérêt de ce manuscrit et afin que cet authentique document, reflet d’un moment de l’histoire du village, puisse être fidèlement reproduit et demeurer à la disposition du visiteur dans notre bibliothèque communale. » 

Gabriel-Pierre Fabre est né le 7 décembre 1813 à Saint-Geniez, il est ordonné prêtre le 29 juin 1838 à Digne. En 1881 il est nommé dans la paroisse du Castellet où il restera pendant 27 ans, jusqu’à la fin de sa vie. Il décède le 20 janvier 1908 à l’âge de 95 ans. 

Voici quelques extraits de ce journal que Gabriel Fabre a rédigé sur un almanach d’un grand magasin parisien Le Printemps.

Annie Giraud, présidente de Castellum

 FABRE

Gabriel-Pierre Fabre (1813-1908) 


Mardi 24 mars 

[…] Temps impétueux, glacial, épouvantable, surtout à Entrevennes où on dirait que tous les démons sont sortis de l’enfer pour leur sabbat diabolique […]  

Lundi 13 avril 

[…] Apparition à la chapelle de Saint-Pierre dont je vois avec peine le crépissage de la voûte se détacher de plus en plus. Je monte sur le toit que je trouve dans l’état le plus déplorable. Cette toiture très mal faite a d’abord une pente excessive qui permet aux tuiles de glisser et ensuite les soliveaux sont si écartés que plusieurs tuiles passent entre et tombent sur la voûte. 

Vendredi 17 avril 

[…] Le temps continue d’être légèrement à la pluie ce qui favorise beaucoup les 300 salades que je viens de planter ainsi que les autres plantes du jardin, choux, oignons, épinards et aulx. Avec plaisir j’ai pu donner à plusieurs de nos gens beaucoup de nos salades à planter. 

Samedi 18 avril 

Jour de foire au Castellet. L’incertitude du temps retient certainement beaucoup de monde, et cependant les vendeurs et les acheteurs de brebis et de moutons arrivent, et beaucoup de ventes de cette sorte se concluent assez rapidement. […] Les journaux annoncent un renouvellement des tremblements de terre en Espagne, notamment dans les environs de Grenade. Nouvelles terreurs et nouvelles pertes de maisons. Heureusement grâce aux précautions prises par suite des précédentes expériences il n’y a eu jusqu’ici, cette fois aucune victime. Deo gratias !!! 

Lundi 20 avril 

Messe pour la défunte Rose Féraud de Valbonette. Son neveu héritier paie tous les frais funéraires. M. Clamagéran ministre des finances découragé par l’état de la caisse et par l’impossibilité de présenter un budget convenable, donne sa démission. On le dit remplacé aux finances par M. Sadi Carnot qui avait le ministère des travaux publics. 

Vendredi 24 avril 

[…]  J’ ai commencé hier au soir à semer des haricots nains sous le gros poirier, encouragé par le beau temps que nous avons depuis quelques jours. La terre est malheureusement beaucoup trop sèche pour la saison et la pluie ne paraît pas près de venir. 

Samedi 25 avril Saint-Marc 

Messe et procession de Saint-Marc où la presque totalité des femmes et des enfants a assisté ainsi que les quelques hommes d’usage. Tout s’est admirablement passé pour la tenue et le chant. Aussi devrai-je demain exprimer ma satisfaction. Après la cérémonie, bénédiction de la graine de vers à soie de Mmes Laurent, Arnoux, Renoux, Jaubet, Tardieu, Renoux, Esmiol, Villard, Etienne, Silvy. 

Lundi 27 avril 

[…] Depuis hier au soir, il tombe une pluie assez abondante et sans trop de discontinuité qui satisfait tout le monde et donne les meilleures espérances pour les récoltes et les fourrages qui étaient en souffrance. 

Dimanche 3 mai

[…] Procession autour du village à laquelle ont assisté quelques hommes et la presque totalité des femmes. 

Samedi 9 mai 

Après-midi je vais à la chapelle de Saint-Pierre afin de tout disposer pour la messe de lundi. Ainsi que je l’avais annoncé dimanche à l’église je coupe ce gros sureau qui était à côté de la chapelle et qui servait d’échelle aux enfants pour monter sur la toiture qui est en très mauvais état et qui était ainsi massacrée. J’avertis nos gens de ce mauvais état de la toiture qui a été mal construite et qui ne peut être réparée qu’en la refaisant en entier : ce qui exigera une dépense de plus de 300  ; appel aux âmes généreuses de nous procurer cette somme. 

 

Suite à la précédente publication de la photo du Castellet en 1919 et de ses commentaires, nous avons eu des questions et des compléments d’informations.

• Concernant la photo du village en 1919 Marjorie Périssol s’étonne de ne pas y voir le monument aux morts. Un très ancien numéro du Badaou de 1974 nous apporte la réponse. Après avoir été financé par une souscription ouverte auprès des habitants de la commune, il a été construit en 1922 par M. Chappon, tailleur de pierre à Oraison, sur un terrain offert à la commune par M. Théophile Reboul.

• M. et Mme Henri et Mireille Bégliomini (Le Souvenir français - Forcalquier) nous apportent un renseignement complémentaire sur la loi qui a prévu de rendre hommage à nos Morts de la Première Guerre mondiale de 14-18. Les monuments aux morts ont commencé en 1920 dans le département des Basses-Alpes. Plus de renseignements en suivant ce lien :

https://le-souvenir-francais.fr/la-loi-du-25-octobre-1919-et-sa-posterite/

• Par ailleurs M. Alain Robert (Les Amis des Mées) ajoute que les Méens remarquent que le vallon de la Fouent entraine les mêmes désagréments que leur vallon de la Combe. Ces deux vallons ont de grands bassins versants qui reçoivent en cas d'orages violents un volume d'eau qui gonfle ces vallons d'évacuation. Aux Mées un garde était payé pour mettre des planches aux entrées de rues pour éviter que l'eau et les galets envahissent le haut du village.

Commentaires

LeCastellet1912
Au Castellet aussi au carrefour de la Croix quatre pierres avec des encoches étaient placées pour recevoir des planches pour protéger le village des gros volumes d’eau apportés par le vallon de la Fouent. Un seule est encore visible aujourd’hui, elle sert de support à un réverbère. Il en était de même au quartier des Bernards où des planches protégeaient la rue des Jardins (au niveau du lavoir des Bernards). D’ailleurs des murs couraient tout le long du vallon jusqu’à son confluent avec le Rancure. Ces murs visibles sur la photo de 1919 le sont encore mieux sur une carte postale encore plus vieille (1912) où nous avons mis en évidence quelques indices :

1 - Arrivée du torrent dans le vallon depuis le plateau de Brigadel.

2 - Murs de protection tout le long du lit du torrent de la Fouent pour protéger le village.

3 - Chemin étroit aujourd’hui disparu situé en contrebas du vallon et protégé par le mur, permettant de se rendre depuis la rue des Jardins vers les dernières maisons du village au quartier des Bernards.

4 - Écoulement des eaux du vallon de la Fouent en crue dans le Rancure, lui-même bien plein.

PlaceBarri
La gorge située dans la dernière pierre du mur protégeant la place du Barri permettait d'engager des planches pendant les crues pour mettre le village à l'abri.

AncienneCoussireUne gorge identique assurait la même protection dans le vallon de la Fouent au niveau du passage vers la rue des Jardins. Ce passage n'était utilisé que pour sortir du village et aller vers les olivettes (archives d'André Laurent).

LeCastellet COUSSIERE
Relevé d'archives d'André Laurent représentant l'ancien chemin situé en contrebas du mur de canalisation du torrent de la Fouent, qui permettait d'accéder aux plus lointaines habitations du quartier des Bernards. Aujourd'hui on y va par le lit du torrent aménagé en route goudronnée.

LeCastellet1919

Cette vue du Castellet a été prise en 1919 par Raoul Brémond, instituteur passionné de photographie qui nous a laissé des archives passionnantes.

La photographie a été prise avec une chambre photo de grand format, certainement de 13×18 cm sur plaque de verre. Le négatif original n’a pas été retrouvé mais on peut remarquer la signature R. Brémond dans le coin inférieur droit de l’image. Cette signature apparaît en noir. Cela indique qu’elle a été faite avec une pointe sèche directement sur la gélatine de la plaque de verre, et cela confirme en outre la dimension de la plaque (elle n’aurait pu être réalisée sur un petit négatif).

Concernant l’image elle-même, d’après la perpective on déduit que le point de vue est situé en hauteur, donc à flanc de colline, décentré vers l’Est par rapport à l’axe du vallon de la Fouent : au niveau du fameux « pré de Brusse » bien connu des anciens. Aujourd’hui la haute végétation n’autorise plus de prendre des photos de cet endroit exact.

Si l’on observe le premier plan (donc le flanc de colline) on s’aperçoit effectivement qu’il ne possède pas une végétation très dense, tout comme l’arrière-plan. On note également que le lit du Rancure est extrêmement large et que l’eau coule en serpentant. Bien sûr il n’y a aucune route le long du Rancure, la déviation n’ayant été construite que vers 1975 en empiétant largement sur le lit du torrent. En revanche on voit nettement le sentier légèrement surélevé qui court tout le long du torrent, côté village. Il s’agit d’une réalisation humaine, une sorte de digue de protection des terres cultivées, empierrée et recouverte de terre et de végétation connue sous le nom de « levée ». Elle existe toujours aujourd’hui et on peut l’emprunter pour se promener. Sur cette photo on voit deux chaussées (en terre alors) qui descendent du village vers le Rancure, la première dans le prolongement du vallon de la Fouent (l’actuelle Coussière) qui comporte des murs pour canaliser les écoulement torrentiels de ce vallon lors des grandes pluies et pour protéger ainsi les terres cultivées en contrebas (elles le sont encore aujourd’hui). Quant au deuxième chemin, qui vient du milieu du village, il aboutit lui aussi directement au Rancure, car des champs situés à flanc de colline, ainsi que le pré de Brusse étaient alors cultivés et il fallait bien traverser le torrent pour s’y rendre. Remarquez au passage qu’il n’y avait point de passerelle à cette époque et qu’il fallait traverser à gué. Tout en haut de ce chemin et tout contre lui, on aperçoit une ruine quasiment carrée (il n’en reste que le soubassement) : il s’agit d’un ancien four à chaux qui a donné son nom à la rue du Four-Vieux. Toutes les terres situées entre le village et le Rancure sont manifestement cultivées et entrenues avec soin : il n’est qu’à voir les parfaites délimitations des parcelles.

Le centre du village possède à quelque chose près l’aspect général qu’on lui connaît toujours aujourd’hui mais des façades ont pu être ravalées et quelques excroissances construites. Le clocher de l’église avait un toit à couverture en tôle. Au carrefour de la Croix on distingue nettement le bâtiment du four à pain, le garage communal avec un énorme pailler (un tas de paille pour nourrir les bestiaux). C’est qu’il y avait ici une des nombreuses aires de battage du village. On distingue un second pailler à peu près face à l’actuel Jardin de Clément. C’était là aussi une aire de battage.

Face au four à pain, le gros bâtiment cubique était une grange (aujourd’hui détruite) devant laquelle se trouvait une croix de bois (qu’on ne voit donc pas puisqu’elle est sur l’autre façade de cette remise) d’environ 3,70 mètres de haut qui a donné son nom à ce carrefour.

En remontant le vallon de la Fouent on voit nettement qu’il était tout le long bordé de chaque côté par de gros murs de canalisation… toujours afin de protéger le village des énormes crues qui pouvaient se produire. Très peu d’habitations le long de ce lieu d’écoulement des eaux (une coussièro en provençal) et plus rien après le quartier des Bernards dont on aperçoit plusieur maisons totalement en ruines. Si l’on revient à la gauche de l’image on distingue bien le quartier des Bachelas. Et on se rend bien compte qu’à cette époque tous ces lieux physiquement détachés du centre du village étaient considérés comme des quartiers, appellation qui leur est restée aujourd’hui encore malgré la densification des habitations.

Passons maintenant à l’arrière-plan. On peut distinguer l’aire de battage qui est aujourd’hui bien mise en valeur et qui surmonte le parking des Bernards. Elle était à cette époque assez à l’écart. Au-delà, où se trouve aujourd’hui une belle enfilade de constructions, il n’y avait même pas une petite remise. Seulement des terres manifestement cultivées pour ne rien gaspiller de ce que la terre pouvait produire. Enfin les flancs de colline étaient d’une part plantés de très nombreuses olivettes, chaque famille produisant de l’huile, ce qu’on distingue bien à la régularité de l’espacement entre les arbres et à leur alignement. Et d’autre part il n’y avait pas de pins ni de chênes sur les côtés du vallon car c’étaient là des paturages naturels pour les nombreux troupeaux d’ovins et parfois de caprins que possédaient les habitants. Bien sûr on ne dénote la présence d’aucun poteau électrique et d’aucune voiture. Le Castellet était un village rural pauvre, vivant en grande partie en économie fermée.

Si vos yeux exercés vos permettent de tirer d’autres commentaires à partir de cette image vieille d’un peu plus d’un siècle, nous serons évidemment très heureux de faire un additif à cet article pour en faire profiter tout le monde.

Dans le bestiaire de Provence on trouve un grand nombre d’êtres fantastiques dont les plus connus sont la tarasque d’Arles, le dragon de Draguignan, le garagaï de la sainte-Victoire, la garamaude d’Allauch, la couleuvre de la Sorgue, etc. Il faudrait leur adjoindre les petits êtres que sont les fadets, les farfadets, les spectres, les gripets, les foulets... et, au Castellet, les fouletouns. Il s’agit d’une sorte de tout petits nains dans le genre des korrigans de Bretagne. Certains sont malveillants envers les hommes, mais la plupart se montrent généralement amicaux, serviables et bienveillants. On en trouve partout, cachés au fond des jardins, dans les bois, près des sources et des puits, vers les grottes.

La première histoire qui me fut contée remonte à des temps très anciens, lorsque Le Castellet s’est développé en fond de vallée au XIIIe siècle, quand les moines noirs de Villeneuve-les-Avignon sont venus fonder leur prieuré. À cette époque bénie les fouletouns aidaient les Castellians à tous leurs travaux domestiques. Ils faisaient la lessive, ils frottaient le sol, ils enlevaient la poussière. Cette bonne entente a duré très longtemps, au moins deux siècles. Les habitants du village devaient seulement leur donner de temps en temps une bouillie d’épeautre cuite dans du lait et surtout ils ne devaient jamais tenter de les apercevoir. D’ailleurs, dans les circonstance normales, les fouletouns étaient invisibles des humains. Mais un jour certains Castellians, voulant les voir malgré tout, leur tendirent un piège. Sachant qu’on pouvait seulement voir leur reflet, ils placèrent une grande bassine d’eau et ils se mirent à l’agachon. Mais les fouletouns s’en rendirent compte et se fâchèrent gravement. Non seulement ils s’arrêtèrent de leur donner de l’aide, mais ils firent s’abattre sur les Castellians toutes les pluies du ciel jusqu’à ce que le sol ne puisse plus absorber une seule goutte. Le Rancure et ses adous inondèrent toutes les terres et les récoltes furent entièrement perdues. La population commença à mourir de faim. C’était au mois de juin 1585.
Ce jour-là les fouletouns furent cruels et impitoyables.

Une autre histoire s’est déroulée au XVIIIe siècle. Les choses s’étaient peu à peu arrangées entre les Castellians et les fouletouns. À cette époque il n’y avait pas encore de fontaine au village et les gens allaient chercher de l’eau à la souce de la Fouent (aujourd’hui en haut de la Coussière) qui coulait à souhait. Un jour trois amis partirent à la cueillette des morilles, surtout que l’année précédente les bûcherons avaient abattu plein d’arbres dans une coupe de bois. Ils étaient montés un peu plus haut que la source et un peu avant la tombée du jour, leurs paniers pleins de champignons, ils s’étaient arrêtés pour boire un peu d’eau fraîche. Comme il faisait chaud, ils firent un petit pénéquet. Mais à leur réveil les paniers avaient disparu. Toute la cueillette perdue ! Volée ! Fort courroucés ils redescendirent au village. Et là quelle ne fut pas leur surprise en voyant leurs paniers de morilles chacun sur la table de leur maison !
Ce jour-là les fouletouns furent espiègles, mais serviables et amicaux.

Enfin la dernière histoire – vraie – me fut contée il y a une quinzaine d’années par Clément Giraud. Elle s’était déroulée dans les années 1930. En ce temps l’institutrice habitait dans l’école et elle avait son jardin derrière le bâtiment (où se trouvait jusqu’à peu la cour de la maternelle). Elle y avait planté de nombreux melons. Des enfants du village s’y rendirent de nuit pour en dérober quelques uns. Ils voulaient bien sûr les meilleurs, les plus sucrés. Ils prélevèrent donc avec un couteau un petit morceau dans chacun des melons pour les goûter avant de faire leur choix. Lorsqu’au matin la maîtresse s’aperçut du saccage, elle demanda en classe quels étaient les responsables. « Ce sont les fouletouns » répondirent les galopins.
Ce jour-là les fouletouns eurent bon dos.

S.K. - 2020

En 2013 Castellum a mis en place un parcours historique à travers les rues du village. Douze plaques racontent des évènements de notre passé, mettent à l’honneur des personnalités ou expliquent la construction d’un bâtiment. Une de ces plaques revient sur un épisode tragique qui s’est déroulé le 12 août 1797. En voici quelques détails.
 

 MeurtresCast

[…]
Le 17 thermidor an V, Jean-Louis Aubert est assassiné sur son aire tandis qu’il foulait son blé. Huit jours plus tard (25 thermidor), un attroupement composé des royalistes les plus  exaltés d’Oraison, de Manosque et lieux circonvoisins, formant une troupe de quarante-deux hommes, se rend en armes dans la petite commune du Castellet, qui passait pour un foyer de républicanisme. Il envahit la maison de Crespin Meynier, honnête cordonnier, âgé de 64 ans, et s’y livre au pillage. L’argent, le cuir, sont volés ; les meubles brisés ou jetés par la fenêtre, la maison est dévastée de fond en comble et le malheureux Meynier est odieusement assassiné. Le juge se transporte sur les lieux, deux jours après, pour constater le délit, alors que, grâce à la température élevée, le cadavre était en putréfaction, et se borne à dire « qu’il n’y a qu’à murer la maison qui lui servirait de tombeau, puisque personne n’osait y pénétrer » […]

Extrait de : Le brigandage dans les Basses-Alpes  particulièrement depuis l’an VI jusqu’à l’an X - Abbé Maurel (1852-1926)

L'abbé Maurel poursuit un peu plus loin avec ces précisions :

« … Disons en terminant que si les coupables des meurtres du Castellet et d’ailleurs ne furent pas saisis, grâce aux lenteurs de la justice, le tribunal civil eut recours contre la commune, et par jugement du 13 fructidor an VI (30 août 1798), condamna les communes du Castellet, d’Oraison, de Villeneuve, à payer 2.000 fr à chacun des deux enfants de Crespin Meynier ; 2.000 fr, plus une pension annuelle et viagère à Elisabeth Béringuier, sa veuve ; à rétablir la maison de Meynier en l’état où elle était auparavant, à restituer l’argent volé ainsi que les marchandises, meubles, objets pillés ou leur équivalent ; et à défaut de restitution dans la quinzaine de la signification du jugement, au payement du prix sur le pied du double de leur valeur à l’époque du pillage, d’après la fixation qui en sera faite par experts convenus, autrement nommés d’office, sauf et réserves à elles leur recours contre les auteurs et complices des délits dont il s’agit… »

Extrait de Le Brigandage dans les Basses-Alpes particulièrement depuis l’an VI jusqu’à l’an X - Abbé Maurel (1852-1926)


Nous savons d'autre part que ces exactions ont été commises par une bande de royalistes d'Oraison, renforcés par des hommes de main venus de Manosque, Forcalquier et Villeneuve. Hormis le meurtre de Crespin Meynier ces enragés ont pillé la demeure d'un dénommé Milany. Puis, revenus cinq jours plus tard à une quinzaine ils ont violé la citoyenne Guigues. Parmi ces exaltés on trouvait les deux fils de l'ancien comte et seigneur d'Oraison, les Fulque.

On trouve par ailleurs d'autres précisions sur cet événement dans La Révolution dans les Basses-Alpes (éditions Annales de Haute-Provence) :

« En l'an V, se déroulent des exactions du même ordre. Une lettre de dénonciation au ministre de la police, nous apprend qu'«un attroupement de 150 hommes armés de fusils à deux coups et de toutes pièces, réuni de différents points du département, s'est porté le 25 thermidor de la présente année, sur la commune du Castelet, dans le canton d'Oraison. On avait résolu de massacrer l'adjoint municipal et de faire main basse sur tous les républicains. L'allarme et le trouble causés par l'invasion de brigands qui se précipitaient des collines, hâtèrent la fuite de tous ceux à qui l'âge et les forces laissaient les moyens de se sauver.

Le citoyen Meynier, cordonnier de profession, accablé d'années et boiteux, prit le parti de s'enfermer dans sa maison ; on pénétra de force dans une maison voisine et on le fusilla d'une fenêtre vis à vis ; il fut d'abord atteint d'un coup de feu à la tête ; les barbares ne furent point satisfaits ; ils ne pouvaient assouvir leur rage qu'en le coupant en morceaux ; pour en venir à bout, ils escaladèrent les murs, et pénétrèrent dans l'intérieur de l'habitation, après en avoir brisé le couvert ; cet infortuné vieillard fut criblé de coups de stilets et haché à coups de sabre. On assure que ces tigres trempèrent dans son sang, trois pains qu'ils coupèrent en petits morceaux. L'on vit sortir le nommé Joseph Comte d'Oraison, fils de François, forgeron, tout dégoutant de sang de sa proye. Il lava tranquillement dans la fontaine du village, ses mains et ses bras ensanglantés. Un jeune homme de quinze ans, nommé Brémond, qui se trouvait seul dans une maison voisine, fut percé de trois coups de poignard. La maison du malheureux Meynier a été totalement dévastée, le couvert est abattu ; les planchers sont démolis ; on a brisé tout ce qu'on n'a pu emporter ; parmi les objets volés, on désigne six paires de souliers, et 1600 livres en numéraire métallique. Le juge de paix Rollandy, qui ne réside qu'à la distance d'un quart du lieue, n'a paru que quelques jours après l'irruption, et lorsque l'infection du cadavre en défendait l'approche, un témoin auriculaire m'a raconté qu'il dit : Puisqu'il n'est pas possible de l'aborder, il n'y a qu'à murer la maison, qui lui servira de tombeau et tout sera fini. Qui scait si ce juge de la faction, n'aura pas décerné des mandats d'arrêt contre les enfants de cette malheureuse victime ?

Voilà, citoyen Ministre, les effets que produisent la rentrée des émigrés, les insinuations des prêtres rebelles, et surtout l'impunité du crime. La commune du Castelet n'offre plus qu'un désert, tous les habitans ont pris la fuite ; les uns ont laissé leurs moissons pendantes en ruînes ; les autres ont laissé leurs grains sur l'aire ; la plupart des maisons sont ouvertes, et on n'ose aborder pour les fermer. Jugez par ces événemens, des dangers que courent les amis de la Patrie dans ces malheureuses contrées ».

Texte paru dans La Révolution dans les Basses-Alpes (éditions Annales de Haute-Provence)



Autres précisions entourant l'arrêté d'amnistie suivant : 

« Le 25 thermidor an V (12 août 1797), un groupe de royalistes d'Oraison, de Manosque et alentours formant une troupe de 42 hommes s'était rendu en armes dans la petite commune du Castellet foyer du républicanisme et avait envahit la maison du cordonnier Crespin Meynier âgé de 64 ans, s'y était livré au pillage et l'avait assassiné. »


Arrêté d'amnistie du 9 fructidor an VIII (27 août 1800), pris par la Commission chargée, en vertu de la proclamation du Général Férino d'appliquer l'amnistie dans le département des Basses-Alpes :

«Considérant qu'il résulte de l'examen des pièces que le pétitionnaire (il s'agit de Mathieu Fulque) est accusé d'avoir fait partie d'un rassemblement armé qui se porta sur la commune du Castellet les 25 et 30 thermidor an V (NDLR : 12  et 17 août 1797) et commit un assassinat sur la personne du citoyen Crespin Meynier. Considérant qu'à l'époque de l'attroupement dont il s'agit les passions et l'esprit de vengeance agissaient avec beaucoup de force dans ce département. Considérant qu'il est de notoriété que cette réunion séditieuse fut formée d'hommes qui avaient été poursuivis sous l'incrimination d'aristocrates et qui pendant la réaction thermidorienne poursuivaient leurs ennemis sous celle de terroristes. Considérant enfin que ce délit ou ces délits se trouvent précisément classés avec l'amnistie dont les dispositions ont été ci-dessus rapportées. Arrêtons que le citoyen Mathieu Fulque est amnistié. »

Signature des membres de la commission :

Gandon, Ailhaud, Jouyne, Texier Olivier (prefet), général Pelletier

De la même façon, dans les mêmes conditions et pour les mêmes raisons, d’autres participants à l’assassinat de Crespin Meynier bénéficieront de ces mesures d’amnistie le 16 fructidor An VIII (3 septembre 1800) : César Bourillon d’Oraison et Jean-Baptiste Tureau de Forcalquier.

D'autres royalistes avaient été pour la plupart condamnés par contumace et avaient pris la fuite. Mais avec, trois ans plus tard, le 15 thermidor an VIII (3 août 1800) la loi d'amnistie du général Verino nommé par le premier Consul pour pacifier les départements du midi et y faire cesser le brigandage, la plupart des 42 hommes qui ont abominablement assassiné notre pauvre cordonnier, dont Mathieu Fulque, ont été amnistiés.


Enfin parmi toutes les exactions de cette période difficile de notre histoire nationale et locale due aux bandes de brigands on a connaissance – toujours grâce à l'abbé Maurel – d'un guet-apens qui s'est produit le 5 messidor An VIII (mardi 24 juin 1800) au carrefour de la Croix, au Castellet. Cela est mentionné dans un chapitre consacré aux bandes venant du Var, du Vaucluse et d'Oraison sans qu'il soit possible d'attribuer les faits à l'une ou à l'autre :

« … l'arrestation de huit négocicants qui revenaient de la foire de Valensole, qui fusent arrétés au quartier de la Croix, commune du Castellet, volés, lardés de coups de poignard le 5 messidor, entre 5 et 6 heures du soir ; celle de Louis Brès, négociant du Castellet et de Sappe d'Allemagne qui furent arrêtés tous deux, dépouillés de leur argent, dans les bois de Brunet, en messidor an VIII. »

Extrait de Le Brigandage dans les Basses-Alpes particulièrement depuis l’an VI jusqu’à l’an X - Abbé Maurel (1852-1926)

 


Nota : Les Archives départementales proposent depuis le début du mois un feuilleton Brigands de  grands chemins dans les Basses Alpes dans lequel cet épisode est évoqué. Sur le site internet du Castellet vous pouvez revoir tout le parcours historique.

http://www.archives04.fr/depot_ad04v3/articles/2755/semaine-2-episode-1_doc.pdf

https://www.le-castellet.fr/histoire/le-parcours-historique