Le Castellet

Nocturnes castellianes

Avant-propos

J'ai réalisé ces photos un soir magique d'août 2007 au Castellet, sous une exceptionnelle lumière lunaire. Ce n'est qu'en novembre que, les regardant, j'ai voulu adresser une lettre d'amour à… mon village en pensant à tout ce que les anciens m'avaient conté sur le passé. Les photos m'ont donc servi de support pour cette évasion quelque peu onirique et hors du temps. Pas de prétention littéraire, mais juste un courrier du cœur en quelque sorte. Cette fantaisie épistolaire a été présentée le 10 août 2008 dans le cadre de l'exposition « 100 ans de photos ».

Serge Klutchnikoff

 


 

 

« Oh! la terre, – murmurai-je à la nuit, – est un calice embaumé
dont le pistil et les étamines sont la lune et les étoiles! »

Aloysius BERTRAND
Gaspard de la Nuit




Mon petit château, mon cher village ! Que j'aime à flâner sous l'auguste couronne que te dessinent, la nuit venue, Vega, Deneb et Altaïr. Quand Sélênê éclaire tes venelles étroites d'une lueur laiteuse, quand un zéphyr respirable succède au souffle ardent de la forge du jour, tu laisses sourdre, entre tes pierres polies par le temps, le mystère de nos aînés disparus.


Alors le fétu de paille qui s'élève de l'arc de pierre, au-dessus des maisons endormies, est celui que de fantomatiques moissonneurs viennent de séparer du bon grain, jetant au vent, d'un coup de fourche assuré, la moisson du matin.


Et j'entends les rires muets d'une joyeuse farandole invisible de garçons et de filles passant en cadence le pountis pour engranger la nouvelle récolte, avant que froidure ne gâte cette promesse de subsistance hivernale.


Plus bas le lancinant murmure des mamettes, qui font leur bugade dans un lavoir dépourvu du moindre rai d'eau depuis des années, résonne à mes oreilles comme autant de ragots sur les galipettes vraies ou supposées de celui-ci et de celle-là.


Et quand, descendant par les jardins au centre du castel assoupi, les dernières lueurs s'éteignent derrière les fenêtres, je devine l'immobile présence de l'aïeul vidant sa pipe au fourneau et avalant un trait de ratafia pour se donner le courage du lendemain.


Cette fontaine aussi est avare aujourd'hui du plus petit filet ruisselant. Pourtant les clameurs inaudibles d'une foule invisible sonnent comme l'écho lointain qui revient, 150 ans plus tard, rappeler qu'autrefois il n'y eut pas toujours cette maudite sècheresse actuelle.


Ici les squelettes décharnés de vieilles roues de charrettes laissent percevoir un lointain crissement des cercles d'acier sur des calades de galets disparues. Et je perçois le fustier besogneux ajustant les rayons, les jantes et les moyeux de bois…


Mais la nuit nous rappelle tragiquement la vanité des choses construites pour durer… et qui ne durent que le temps d'une lignée qui s'étiole parfois et s'arrête un beau soir, laissant la lèpre taveler peu à peu l'édifice qu'on croyait
aere perennius.


Les haillons de portes ne parviennent plus à fermer des maisons délaissées où de petites filles, grands-mères de nos grands-mères, ont appris jadis à jouer, puis à coudre et à cuisiner, à soigner plus tard leurs enfants et à veiller enfin des époux usés par les durs travaux de ce temps.


À côté j'imagine aussi bien des notables encravatés serrant leurs biens en des cassettes renforcées d'acier et fermées de serrures ouvragées. Où êtes-vous coffres, billets et cravates, et vous baudruches de notables enfermés dans votre avidité insensée?


Et d'un seul coup la torpeur s'évanouit, la rêverie prend fin. Une marque ostensible de lumière avertit le flâneur nocturne qu'ici la vie continue, dans le respect du passé, mais avec toutes les marques du présent.


Le promeneur solitaire peut alors se préparer à rentrer. Le « petit château » va lui aussi s'endormir, sous la protection tutélaire
de son clocher-donjon, enveloppé dans l'étoffe dorée que lui tissent – sur mesure – les réverbères qui se veulent d'autres étoiles dans la nuit.



S. K.

Le Castellet

20 novembre 2007